Lors de la remise des diplômes de l’IFF Europe le 2 octobre 2020, le recteur de l’Université catholique de l’Ouest, le Professeur Dominique Vermersch, a prononcé un discours faisant le parallèle entre la crise que nous vivons et celle de l’enfant prodigue de l’Evangile qu’il compare à la « raison prodigue » de notre époque. Un texte simple pour enrichir notre réflexion.
Dominique Vermersch, recteur de l’UCO

Chers étudiants, chers amis,

En me demandant une petite prise de parole à l’orée de cette remise de diplômes qui vous honore ce soir, votre directrice, Agnès, m’a proposé d’évoquer l’enjeu de la formation en temps de crise. Autrement dit, que peut attendre le monde de chacun et chacune d’entre vous qui, pour la plupart, venez de conquérir votre premier diplôme universitaire ?

Retenons en premier lieu le simple mot de crise qui caractérise ces enjeux et défis qui vous attendent. Nous serions en effet dans un temps de crise : c’est du moins ce qui nous est ressassé quotidiennement : crise sanitaire, crise écologique, crise économique et sociale…

Plus encore, notre monde traverserait une crise pandémique inédite et pour laquelle tous les superlatifs sont aujourd’hui utilisés et éprouvés. D’aucuns prédisent que, désormais, rien ne sera plus comme avant. Et pour cause : la propagation du Covid-19 est un évènement hybride, c’est-à-dire un évènement qui conjugue des aléas propres à la nature avec une multitude de déterminations humaines et sociales, économiques et politiques. De ces dernières, nous en sommes tous responsables et nous le savons sciemment : elles fragmentent plus qu’elles n’affermissent notre souci du Bien commun, notre destinée commune.

Et puis, la crise écologique et climatique se doit d’être considérée comme un autre signe des temps nous enjoignant à ne plus tergiverser quant à d’impérieux changements de manières d’agir et de vivre. C’est d’ailleurs bien la signification du mot crise qui vient du grec krisis dont une première traduction serait « la décision ». Dire qu’une situation est en crise, c’est dire que face à cette situation, nous ne pouvons pas laisser les choses en l’état, nous ne pouvons pas rester sans rien faire ; bref, il s’agit de décider, d’agir. La situation de crise renvoie à une science de la décision, et donc une science de l’agir, ce qu’est précisément l’éthique.

Enfin, conjuguée aux précédentes, une crise économique : et qu’est-ce qu’une crise économique si ce n’est une crise de la justice qui n’est plus rendue, et qui en appelle également à revisiter notre éthique du quotidien.

Tout cela, me direz-vous, n’est pas très enthousiasmant. Nous partageons l’impression que le sol se dérobe sous nos pieds, alors que nous ressentons l’impérieuse nécessité de trouver de nouveaux marchepieds pour se projeter dans la vie qui nous est donnée, pour raffermir tout simplement un vivre ensemble confiant.

A quoi, à qui donc se fier ? A qui faire confiance ? Si l’on revient en effet sur ces événements de crise sanitaire et environnementale, ces signes des temps, il nous est bien difficile aujourd’hui –  pour ne pas dire totalement inaudible – d’y discerner une empreinte divine. Cela n’empêche pas « l’Eglise [de se donner] le devoir, à tout moment de scruter les signes des temps et les interpréter à la lumière de l’Evangile ». (GS n° 4). Ceci posé, la Parole évangélique ne s’embarrasse pas de détours alambiqués pour nous proposer un éclairage sur la situation présente, qu’elle soit ou non d’ailleurs une situation de crise ; et sans qu’il nous faille jouer pour autant les prophètes de malheur. Ainsi, lorsque Jésus est acclamé à son entrée messianique à Jérusalem, à un point tel que quelques Pharisiens présents dans la foule lui dirent : « Maître, réprimande tes disciples », il répondit : « Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront. » (Lc 19, 39-40). Qu’il y a-t-il de plus inerte que des pierres ? Ou encore dans Mt 16 et Lc 5 : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas ».

Mais permettez-moi de m’attarder plutôt sur la situation désespérée du fils prodigue de l’Evangile : « Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère ». (Lc 15, 14). Ce fils, c’est peut-être aussi la raison humaine, notre raison, qui a quitté la demeure de son Père, c’est-à-dire la demeure de la foi, pour vivre une expérience ô combien périlleuse mais salutaire. Une raison aujourd’hui bien décharnée, qui avait revendiqué sa part d’héritage issu de la foi en définitive, et qui voit désormais le sol se dérober sous ses pieds.

« Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans cette région, et il commença à se trouver dans la misère ». Cette conjonction est riche de sens : c’est au moment même où le jeune fils a tout dépensé qu’entre en scène comme en boomerang la nature, sous la rude et suggestive expression d’une grande famine. Certes, la nature est une rude maîtresse de vie ; mais exprimer son retour sur scène par une famine est tout sauf neutre. Qu’est-ce en effet qu’une famine si ce n’est un évènement quasi-naturel pour lequel l’homme n’a que peu de prise mais dont il a contribué néanmoins, par ses actions, à enclencher ? La famine, comme la pandémie actuelle, sont précisément des évènements hybrides.

La nature prête ainsi sa chair aux errements humains ; et c’est encore à ce même moment que le fils prodigue commence à se trouver dans la misère. Tout se passe donc comme si la nature lui suggère prestement cette prise de conscience de sa situation miséreuse. Il s’agit d’un véritable jugement de conscience qui constitue le préalable incontournable de l’accueil de la miséricorde dans son sens profond : le cœur de Dieu qui se penche sur la misère de l’homme. C’est en ce sens que la nature prête également sa chair à la miséricorde divine. « La miséricorde, c’est le chemin qui unit Dieu et l’homme » nous rappelle le pape. La nature est empreinte de la miséricorde divine parce qu’elle nous montre le chemin qui conduit vers Dieu ; et c’est précisément en la reconnaissant comme telle qu’elle peut être reçue à nouveaux frais et raisonnablement comme instance morale. Nul doute que la nature indique et configure ce chemin de conversion, de pardon et de salut. Beau programme universitaire que je vous invite à emprunter.

Vous connaissez la suite de l’histoire, le jeune fils, c’est-à-dire la raison prodigue, n’a pas encore atteint le fond du trou : Il alla s’embaucher chez un homme du pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. Il aurait bien voulu se remplir le ventre avec les gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui donnait rien.

Quand la condition humaine en vient à envier la condition animale… il y aurait beaucoup à dire sur ce passage à propos d’une économie qui ne dissipe pas mais produit de la rareté. Mais relatons le propos suivant du fils : Alors il réfléchit.

« Alors il réfléchit » : voilà que la raison prodigue se met à réfléchir ; il était temps me direz-vous ! C’est le premier job de la raison que de réfléchir ! avant même les retrouvailles avec son père, ce sursaut de la raison, au plus profond de son dénuement, est rempli d’espérance. Et quelle est cette réflexion de la raison ? Tant d’ouvriers chez mon père ont du pain en abondance, et moi, ici, je meurs de faim ! Je vais retourner chez mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Prends-moi comme l’un de tes ouvriers.

Réfléchir, c’est évidemment se former, comme vous vous y donnez actuellement. Et se former c’est aussi faire mémoire de manière indissociable. Faire mémoire du chemin caillouteux déjà parcouru afin d’y discerner de nouvelles espérances, dans la foi secrète d’une Présence qui nous précède, toujours prête à nous accueillir. C’est peut-être là le cœur de métier de votre institution IFF EUROPE : apprendre à faire mémoire du chemin parcouru pour recevoir et comprendre notre vocation singulière. Mais en réalité, nous empruntons tous ce chemin de la raison prodigue, jeune ou senior nous y sommes tous à une étape ou à une autre, parce que c’est le chemin où s’entrelacent notre liberté et la vérité de notre être. Et c’est précisément pour cette raison que l’Université est appelée également à revêtir la tenue du fils prodigue, celle du fils aîné n’étant pas très enviable.

Je vous invite à poursuivre cette lecture de la parabole du fils prodigue, comme celle de la raison prodigue : vous y trouverez sûrement d’autres analogies. Alors, encore toutes mes félicitations pour le chemin déjà parcouru et bonne route pour la suite de l’aventure !